Un jour de pluie. Klm nous avait invité chez lui. Le point de ralliement des jours de pluie. Ces jours où l'on reste enfermé chez soi cherchant une quelconque occupation pour passer le temps.
- Voici ma chambre, pas la peine de retirer vos chaussures. Installez-vous, nous avait-il dit.
Il le disait à chaque fois, mais chacun avait déjà ses habitudes à force de venir. C'était une pièce moyenne aux murs blancs. Une bibliothèque modeste et un canapé-lit se logeait dans un coin. Au centre, une table ronde avec le jeu posé dessus. C'était une bande de potes qui se connaissaient bien, tous soudés. Moi je venais quand mes vacances me le permettaient. Dans ce lot, trois s'en détachaient nettement, Miko, Siro et Klm, des surnoms bien sûr. Nous avons tous un surnom, choisi ou non. Il peut dater de la nuit des temps ou d'à peine trois jours, un surnom est quelque chose qui vous prend dans l'âme et ne vous lâche plus. Une sorte d'entité postérieure qui vous colle à la peau. Le mien était Mayou, un surnom auquel je m'étais fais au fil des années.
- Bon, chacun sa place, et celle-là c'est la mienne, avait dit Miko, un grand brun au regard charismatique, avant de rester debout accoler contre la bibliothèque, feuilletant un livre.
Sur le sol, les jambes en tailleur, je scrutait le jeu. Un plateau en bois qui semblait daté de quelques siècles, où étaient gravées neufs cases sur neuf. Sur le côté se tenaient les figurines. Au milieu de la case centrale, une branche semblait sortir du jeu lui-même, comme si le plateau avait été sculpté d'une seule pièce. Cette branche portait trois orbes bloquées et imprenables. Le tout en noir et blanc. Une fascination pour le plateau naquît, comme si cette pièce de bois était dotée d'une histoire, comme si elle avait vécue mille vies et autant de morts.
Siro commençait ses blagues douteuses qu'il affectionnait tant. L'atmosphère, bien que détendu, me semblait étrangère. Je les connaissais depuis peu, à part Klm. Il y avait Willy à côté de moi, un garçon qui respirait l'intelligence et la ruse, dont le regard semblait analyser chaque portion de la pièce et du plateau. Ensuite il y avait Yannou, un néo-beau gosse déjanté qui passait son temps à vanner Gomgom, dont la carrure forçait au silence. Nous étions sept en tout. Les regards se croisaient, mais revenaient inlassablement sur un même point, le jeu. Klm intercepta le mien et un sourire se dessina sur son visage.
- Je vous présente Edenuglen. Autrement dit, la réalité de vos rêves, commença Klm.
- C'est l'ancêtre méconnu des échecs, continua Miko.
- Encore un jeu d'intello, lança Gomgom.
Le rire nous prit. Gomgom était quelqu'un dont la naïveté et la franchise rappelait l'enfance. Cela contrastait légèrement avec sa musculature...
- On ne vous racontera pas comment il est venu en notre possession. L'histoire est longue et le temps nous fait défaut. Nous avons mis un an et demi pour apprendre à y jouer, et ce jeu ne supporte aucun mode d'emploi, dit Klm.
- Tu m'étonnes, on a lutté pendant des jours entiers, plaça Siro en donnant un léger coup de coude à Klm, comme pour lui rappeler les souvenirs.
- On se connaît tous, ici. Pour certains, depuis la primaire. On s'est toujours dit que si un jour un d'entre nous avait un problème, on serait là. Aujourd'hui, il est l'heure d'être présent et de tenir notre promesse. Car le problème, c'est le jeu, dit Miko.
- Attends une minute, quel genre de problème? demanda Gomgom.
- Pas celui qui se règle par un coup de téléphone. Cela peut vous paraître dingue, mais ce jeu, c'est le rêve d'un bon nombre de gens. Pour faire court, il est la porte ouverte vers un nouveau Monde, expliqua Klm d'un ton sérieux.
- Et elle est où la caméra? C'est finit la blague, on peut passer à autre chose? demanda Yannou dans un sourire gêné.
Le sérieux dont faisait preuve le trio d'amis devant nous invitait au silence. Ce n'était pas une blague. Pas cette fois-ci. Ils nous expliquèrent rapidement les règles de bases, en précisant qu'ils n'étaient sûr de rien. Le jeu révèle parfois des surprises incompréhensibles. Chaque joueur devait choisir l'une des neufs figurines, puis passer la porte. Ensuite, ils incarnaient le personnage de leur figurine acquerrant ainsi des pouvoirs précis. Le terme était difficile de compréhension : réceptacle d'expérience. Une des qualités connue des figurines. Je m'en souciais guère tant j'étais fasciné, mais ce n'était pas le cas de tout le monde. Certains restaient sceptiques. Voyager vers un autre monde, et devenir quelqu'un d'autre. Comment croire cette possibilité, dans notre monde actuel? Mais personne n'osa ouvrir la bouche, sauf une personne.
- Minute, interrompit Willy. Vous êtes déjà entré dans le jeu donc?
Silence, puis.
- Deux fois. Nous avons déjà choisi nos figurines.
Ce n'était définitivement pas une blague. Le jeu était réel, ce nouveau Monde existait vraiment. Ils l'avaient déjà visité. La fascination était désormais collective et sans nul doute.
- Et la quatrième personne? continua Willy.
Il était d'une étrange perspicacité qu faisait sourire. En effet, il manquait quatre figurines sur l'un des côtés du jeu. Les trois se regardèrent, et comme un accord, sourirent.
- Tu as mis le doigt sur le problème, dit Miko.
- En même temps, c'est pour ça que tu es là, renchérit Siro.
- Je dois dire deux ou trois petites choses, qui sont des plus importantes, avant de répondre à ta question. Le jeu, du moins ce que nous en savons, se présente ainsi : Deux côtés ennemis. Dans chaque côté, il y a quatre sortes de figurines qui se répondent entre elles. Ce sont en fait les personnages que nous incarnons. Nous avons appris que les pions servaient au parrainage, mais nous ne savons pas ce que c'est. Et une dernière, unique, la pièce maîtresse du jeu : la figurine du Roi. Si il n'y a qu'une seule règle à retenir, c'est celle-là : le jeu s'arrête lorsque le Roi meurt.




